La justice, sans finesse

Une fois par mois, notre journaliste investit les séances de comparution immédiate et nous livre un compte-rendu de cette justice de l’instant.


Il n’y a pas de fenêtre dans la salle, il n’y a rien d’autre que les doubles portes de l’entrée et celle, plus étroite, par laquelle s’engouffre le juge et tout son tribunal. Le brouhaha des conversations à mi-voix emplit l’atmosphère poussiéreuse et des clans se forment, naturellement. Les avocats, en robe noire, s’agglutinent dans un coin, et se présentent les uns aux autres, dossiers sous le bras. On n’entend rien, ou si peu, des bribes de mots, qui bout à bout, n’augurent rien de bon.

J’ai eu le dossier à 12h30, il est 14h.

Le juge arrive, et son regard embrasse la salle, perplexe. Ce n’est pas sa salle habituelle, en travaux pour mise en conformité. Ici, prévenus et accusés ne sont pas derrière une vitre et deux seuls agents en uniforme assureront la sécurité. Imperceptiblement, il hausse les épaules. Les affaires du jour ne sont pas promises aux débordements. Tout devrait bien se passer.

Embrouille en réunion

Ils sont trois hommes et un femme de part et d’autre du box. Un groupe est accusé d’avoir tabassé le second. Les femmes ont le regard bravache et se jaugent. Les hommes, penauds, jouent néanmoins les fiers-à-bras.

« Quand on m’attaque, je me défends » dit l’un deux.

La scène s’est déroulée en fin de journée, un samedi, sur le parking d’un Carrefour. Elle est banale : deux voitures, 4 occupants dans chacune et une seule place de parking convoitée. Lorsque l’un des véhicules réussit à se garer, les portières claquent de colères de toute part. Tout le monde sort et s’invective. A qui appartient la place, qui l’a vue en premier, qui est malhonnête ? Les arguments fusent et personne ne s’entend. Le conducteur du second véhicule se prend alors des « mandales » des 3 occupants du premier véhicule, pendant qu’à 3 mètres d’eux, les deux femmes se tirent les cheveux en hurlant des insanités.

« C’est lui qui a commencé, il a traité nos mères, monsieur le juge », se défend le conducteur du premier véhicule.

Exaspéré, le juge abat ses bras sur son pupitre, de dépit. « Nous ne sommes pas dans un cours d’école, monsieur ! Je me moque de savoir qui a commencé. Vous avez tabassé monsieur. Reconnaissez-vous la violence en réunion ? ». L’accusé, avant de répondre, regarde ses trois complices. « Non, c’est pas de la violence, monsieur le juge, c’est une embrouille, une embrouille en réunion. »

Après délibération, tout le petit groupe écope de deux mois avec sursis et devra payer 200 € chacun à chaque victime.

Cirage et caviar

Il est seul, hagard, regarde tout le monde avec des yeux grands ouvert, comme un lapin pris dans les phares d’une voiture. Parfois, il se tord les mains puis les agite à destination d’un ami imaginaire. Le juge tambourine son pupitre de ses doigts, impatient.

Maître, demande-t-il, pourquoi le dossier ne comporte pas d’expertise psychiatrique ?

L’avocat tourne les pages de son dossier, frénétiquement, commence une phrase mais ne la finit pas. C’est que personne ne peut répondre à cette question, ni les avocats, ni le rapporteur, ni les policiers qui l’escortent. L’homme a été pris en flagrant délit de vol à l’étalage. Pain, pâté, sauce bolognaise, gâteaux secs et cirage. Appréhendé par les vigiles du magasin, il a commencé à hurler et à les tabasser. Il a procédé de même lorsque la police est intervenu.

– C’est pas ma faute, j’avais faim, j’ai pas mangé depuis trois jours, explique l’accusé.

– Pourquoi du cirage alors, monsieur ? demande le juge.

– J’ai cru que c’était du caviar en promo.

Dans la salle, quelques rires étouffés attisent la colère du juge.

– Vous ne travaillez pas ?

– Si, je vends du hash, ça me fait 600 € par mois mais là j’ai perdu une cargaison alors je rembourse et du coup j’ai rien.

Son avocat s’enfonce sur son siège et finit par lâcher :

Mon client a manifestement un souci psychologique, il répond comme le ferait un enfant de deux ans.

Las, le juge renvoie l’affaire et ordonne une expertise psychiatrique.

Carole Malacci