Justice de classe ?

Une fois par mois, notre journaliste tend son micro dans les salles des pas perdus des tribunaux de France et recueille impressions, espoirs et incompréhensions.


« A peine arrivée, je suis déjà jugée »

Les bancs de bois, tous inconfortables, sont disséminés tout au long du couloir du Palais de Justice. Mais généralement les gens patientent debout, par groupe, entourant leur avocat. A voix basse, ils passent pour des comploteurs. Pourtant, sous les ors de la République, personne ne les écoute. Autour d’eux, sous les très, très haut plafonds sculptés avec soin, des peintures murales dépeignent des combats mythologiques. David contre Goliath.

Toutes ces colonnes, toutes ces peintures, c’est énorme, c’est écrasant. Tu entres ici et, direct, tu es écrasé par la machine.

Pierre, témoin d’un procès

Tribunal

A ses côtés, sa compagne opine du chef.

C’est démesuré. Tout est pensé pour nous faire sentir mal, pour nous impressionner. Ici, on n’est pas chez nous, c’est ça qu’ils nous disent. A peine arrivée, je suis déjà jugée.

Le moment avant le procès est toujours un moment stressant, pour les participants, que vous soyez prévenu, accusé ou simple témoin.

Anatole, avocat de Pierre et Martine

Il ajoute :

Généralement, en amont, nous prévenons nos clients. Nous expliquons la démarche, le rôle de chacun, pour atténuer un peu la pression.

Un peu plus loin, un homme est assis sur l’un des bancs, seul, la tête entre ses mains.

Qui me juge ? La société ? Certainement pas des gens comme moi. Ils sont tous de la haute, ils ne savent pas ce que c’est la pauvreté. Pourquoi je devrais avoir foi dans leurs jugements ? Accepter comme parole d’évangile tout ce qu’ils disent ? Ils sont là, sur leurs perchoirs, avec leurs livres et leurs diplômes, ils détruisent des pauvres gars toute la journée et ils retournent dans leurs tours, avec le sentiment du travail bien fait.

Son avocat lui tapote l’épaule, comme on encourage un enfant à l’école. Il explique :

La justice ne s’occupe pas des hommes mais des textes de lois et de leurs applications. Il n’y a rien d’humain dans la justice.

Au fond du couloir, au centre d’un vaste espace d’accueil, une statue de la justice trône fièrement sur son socle de marbre blanc. Ses yeux sont bandés et un homme me la montre du doigt :

Aveugle, sourde, et trop bavarde.