L’abbé qui en fait trop

« Je suis parti pour rester ! » 

L’abbé Brourg

Quand il débarque un soir de février à l’Hôtel Moderne de Tours, les gérants voient débarquer un jeune homme affable, bon vivant et respirant la joie de vivre. Quand Éloïse, la gérante, s’excuse de ne pouvoir lui proposer que la plus petite chambre de l’hôtel, l’abbé s’exclame « Parfait ! Cela me rappellera mon séminaire ! » 

Son show ne s’arrête pas là et il emporte l’adhésion du public lorsqu’il s’extasie au restaurant devant un plat « Que c’est bon, je vous jure ! Ah non, je ne dois jurer, bon Dieu ! » Lorsque le chef lui apporte de la terrine de queue de bœuf, il ajoute, complice : « j’espère que ce n’est pas aphrodisiaque, mon fils, car je suis seul ce soir ! » 

Comme l’addition arrive, il demande deux factures séparées, car « le Vatican ne rembourse pas les alcools forts ». L’homme se dit sous-secrétaire au Vatican d’un obscure cardinal. Après le repas, il fait déposer dans le coffre de l’hôtel près de 3000 € en liquide, en rouleaux de pièces et en petites coupures. Il embarque les factures dans sa soutane -le repas et la première nuit – et assure que le Vatican enverra un chèque, et « de toute façon, je suis parti pour rester ! » 

« Cela me rappellera mon séminaire ! » 

L’abbé Brourg

L’abbé Brourg, en costume blanc, sillonne les églises voisines, avec toujours un mot gentil et une blague pour chacun. « C’est l’histoire d’un handicapé qui se jette dans l’eau de Lourdes avec son fauteuil et qui en ressort avec des pneus neufs ! » 

Un des prêtres l’invite à concélébrer une messe, un autre à réaliser un baptême. A chaque fois, l’abbé fait preuve de professionnalisme, tout en restant évasif aux questions de ses confrères. Lorsqu’on lui demande la date de son celebret (certificat permettant d’officier dans les églises), il botte en touche. A un prêtre évoquant le souvenir d’un curé près d’Italie, il s’exclame « Ce bon curé, cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu ! ». 

Pendant ce temps, la note de l’Hôtel Moderne s’allonge. Mais, l’abbé l’assure, « toutes les factures sont envoyées au Vatican. » Cinq jours après son arrivée, Éloïse le voit revenir avec des chocolats et des dragées d’un baptême qu’il vient de célébrer. Il est aussi accompagné d’un jeune homme, « une âme en peine », avec qui il va partager sa chambre pour cette nuit, car il n’y a plus de lits disponibles chez l’abbé Pierre. 

Éloïse et son époux tiquent un peu, ils commencent à trouver cela bien bizarre. « En grimpant les escaliers, il m’a dit « que Dieu vous bénisse » et j’ai pensé à un mythomane. » Mais pour le moment, ils mangent les chocolats et se posent des questions. Le lendemain matin, l’abbé Brourg est pressé. Il doit officier pour un mariage et est invité à y rester, pour la fête, dans un village voisin. Il embrasse la patronne, en coup de vent, et s’en va. 

Il ne reviendra pas. Dans sa chambre, il laisse sa soutane, des livres de prières, l' »âme en peine » qu’il a délesté de 5000 € et de sa carte bleue. Quant aux églises qu’il a visité, de mystérieux vols sont découverts. L’argent liquide a disparu, les recettes des quêtes, et les chéquiers des curés manquent à l’appel. 

« Les ‘excusez-moi de vous déranger’ à outrance pour un directeur du marketing, ça nous a mis la puce à l’oreille… » 

Le staff de l’hôtel Mercure à Chambéry

Quelques jours plus tard, à Chambéry, un jeune homme débarque à l’hôtel Mercure, accompagné de son filleul, de 18 ans. Poli, à l’excès, il promet des tee-shirts coca-cola à tout le personnel. L’homme en est le directeur du marketing. 

Ayant des doutes sur l’âge réel de l’adolescent qui l’accompagne et croyant à une affaire de mœurs, les dirigeants de l’hôtel préviennent la police. 

On lui offre des boissons au bar de l’hôtel, qu’il s’empresse de siffler, entre deux blagues. Il ne se rend pas compte que le serveur ne débarrasse ni ses verres, ni tout ce qu’il touche. Quand il quitte le bar, de faux clients mais vrais policiers se lèvent à leurs tours et mettent sous scellés, précautionneusement, toutes les affaires sur le comptoir. 

Le verdict ne tarde pas à tomber. L’homme est un escroc, recherché à Tours, Grenoble, Vichy, Chartres, Limoges. Directeur du marketing, des ressources humaines, mais souvent homme d’église, un rôle qu’il a joué plus que les autres et qu’il maîtrise à la perfection. Arrêté, la police retrouve dans sa valise plus de 9000 € en petites monnaies et les cartes bleues et chéquiers de toute ses victimes. 

20 ans plus tard… 

Octobre 2018. La nuit est tombée depuis quelques heures sur la ville de Toulon. Des ombres lorgnent le chantier naval et la caserne militaire. Discrètement, de basses œuvres sont marchandées. A quelques rues de là, un homme tambourine à la porte de l’église. Affolé, mal en point, il dit avoir été agressé. On lui a tout pris. Sa valise, ses habits, son argent. Il a soixante ans, il est déboussolé. Le curé l’accueille, d’autant plus que cet homme lui certifie qu’ils se sont déjà croisés à Lisieux ou à Lourdes, endroit que le curé a effectivement visité. Devant un repas improvisé, il donne plus de détails. C’est l’abbé Brourg, sous-secrétaire d’un lointain cardinal au Vatican, ici en vacances. 

Le lendemain, la paroisse lui trouve une soutane et un col romain ainsi que 350 € en liquide. Mais, plus curieux que les autres ou plus méfiant, l’un des prêtres de la paroisse tape son nom sur google et retrouve bien sa trace dans la rubrique fait divers. 

A nouveau, la police est alertée. Arrêté une fois de plus, l’abbé reconnait les faits et avoue une autre escroquerie, celle d’un hôtel, deux semaines plus tôt. 

Les noms ont été changés à la demande des intéressés.